J’avais retrouvé ces photos prises à l’école maternelle pour le
carnaval. Toi, déguisé en Pierrot et moi formant un couple de mariés avec ma cousine. Nous les avons regardées longuement. Tu m’as dit « c’est fou comme ton regard est doux ». Ton visage fatigué
par cette maladie qui t’emportait doucement, s’est tourné vers moi, tu m’as regardé dans les yeux en ajoutant, « c’est fou comme il l’est encore ». Tu étais gêné quand tu l’as dit, je l’étais encore plus. Trente-quatre ans d’amitié, nous n’en avions pas quarante. Pour la première
fois j’ai baissé les yeux devant toi.
Même après avoir tant partagé depuis la petite enfance de ce bien
précieux qu’est le temps, des vraies joies de la vie, jusqu'aux traversées incertaines des ruelles sombres de notre jeunesse, nous avions encore de la gêne de ce que nous
éprouvions pour l’autre. Cette pudeur de l’intime qui n’est propre qu’aux hommes, loin des amitiés «viriles» de cinéma aussi caricaturales que convenues.
Les soirs d’été, après les repas d’amis, nous laissions les autres
disséquer les défauts des absents. Tu n’avais pas de diplôme de sociologie. Mais tes regards en disaient bien plus long : Tu n’aimais pas ceux qui se grandissent sur les faiblesses et misères des
autres. Moi non plus.
Alors nous les laissions dans leur litanie et nous refaisions le monde,
le nôtre. Avec de moins en moins de mots, de plus en plus de regards, de tes regards, Philippe, si parlants. Et aussi les non-dits, les silences et paroles rentrées, auxquels nous savions
donner un sens. Tu allais m’en priver bientôt, j’ai voulu en profiter jusqu’au bout.
La première alerte sérieuse ce 1er mai 2004 au matin, le téléphone qui
sonne. Ta femme est inquiète, il faut t'hospitaliser rapidement. Elle me rappelle un peu plus tard : «ça va beaucoup mieux, ce n’était pas trop grave, il peut te parler si tu
veux»
Ca avait l'air sérieux, ta voix était faible.
J’avais un rendez-vous galant l’après-midi et je voulais l’annuler pour
venir te voir. Tu m’as répondu «Non ne l’annule pas, ça va aller, tu viendras ce soir» puis en riant «et si c’était elle» Tu me voyais toujours aller d’une rencontre à une autre, sans jamais me fixer un peu, tu n'aimais pas que je rate ces
rendez-vous. Et si c’était elle, cette fois.
Ça ne le fut pas,
Philippe, ça aurait pu, mais ça ne le fut pas.
Le soir, je suis allé voir le médecin dont l’optimisme était trop
mesuré pour être sincère. Je suis venu dans ta chambre et je t’ai envahi de mots un long moment, atténuant la gravité du mal. Porter tes espérances, surtout les miennes, au-delà des quelques
années que la science hésitait à t'accorder.
Je suis rentré chez moi, un peu honteux de t’avoir menti, tu avais une
telle confiance en moi, j’étais ton modeste puits de science, «mon petit Robert» comme tu m’appelais pour demander la définition d’un mot que tu ne connaissais pas. Je me suis même pris à aimer
le foot, plus de manière encyclopédique que comme supporter de base. Pour pouvoir plus encore, partager avec toi. Briller un peu aussi... Je n’aimais pas te
décevoir.
Mes mensonges avaient un peu éclairé ton regard, ça m’avait
rassuré. Je me suis endormi en pensant à toi.
Sorti très fatigué de cette première alerte, tu es rentré chez toi.
Pendant les repas qui ont suivi les soirs d’été, chacun faisait comme si de rien n’était, certains continuaient de jeter leur frustration dans la litanie des absents, pendant que
je cherchais tes regards. Tes yeux étaient souvent baissés. Tu étais las, Philippe, la vie te quittait doucement mais tu souriais encore, jusqu'au bout.
Mi-octobre. Deuxième alerte, un autre médecin, au pessimisme affiché
celui-là : tu ne passerais pas la nuit
Quelques minutes par personne pour te visiter en réanimation. Tu étais
inconscient pendant les miennes. Alors je me suis posté derrière la vitre et j’ai attendu de longues heures. Je voulais ton regard, une dernière fois. Longtemps après, tu as ouvert les yeux
et regardé à travers la vitre, longuement dans les miens, avant de t’assoupir à nouveau. Tout ce que j’ai lu dans ce regard, je ne peux pas l’écrire ici, ça n’appartient qu’à nous. Quand
bien même, je ne trouverais pas les mots. J'ai compris que tu savais. Je n’oublierai jamais.
Le lendemain matin, cliniquement mort.
La responsable du service, une femme très douce, énonça d’une voix
posée. «Il est sous respiration artificielle, nous l’arrêterons quand tout le monde lui aura dit au revoir, après ce sera fini…». Elle a ajouté en me regardant «prenez votre
temps»
Je ne sais pas si elle avait compris que j’avais beaucoup à te
dire. Quand ce fut mon tour, je t’ai trouvé là. J’ai appuyé ma tête sur ton ventre, et je me suis laissé bercer par la force du respirateur artificiel qui remplissait et vidait ton thorax. Tout
contre toi. Pour la première fois, un vrai contact avec ta peau.
Je repensais à tout ce partage d’amitié, sans vraiment y arriver,
comme si je voulais poser ces souvenirs pour plus tard, sachant qu’ils seraient bien rangés dans les tiroirs de mon âme, que je pourrais les ouvrir quand je le voudrais, qu’il ne fallait pas
maintenant. Puisque tu étais encore avec moi.
Je ne pensais qu’à cette dispute, la seule vraie que nous ayions eue
en trente-quatre ans. Pour une broutille, un malentendu un peu bête, nous nous étions disputés violemment, restant deux semaines sans nous parler. Personne n’avait rien dit. Tous
savaient que cela ne durerait pas.
Un matin nous nous étions croisés, nous tendant la main l'un vers
l'autre. Comme si nous avions décidé au même moment que ça avait assez duré. Notre amitié n'en fut pas altérée. Au contraire.
Mais là, accompagnant tes derniers instants, des larmes on jailli pour
rouler sur ton ventre, je te demandais pardon, pardon pour cette dispute, pour ces mots de trop que nous avions échangés.
J’aurais aimé le faire avant, j’espère que tu m’as entendu.
Trois ans ont passé depuis…et je n’arrive toujours pas à
finir cette chanson que j'avais commencée en souvenir de toi. J’ai trouvé les accords, j’ai trouvé l’air du chant…mais les mots se sont arrêtés. Je ne la finirai jamais. Partition
inachevée, sans refrain. Bravant la mort.
Il reste les souvenirs, bien rangés dans les tiroirs. J'en ouvre quelques uns les soirs de gris, ça me fait du bien. Peut-être du mal, je ne sais plus. Mais je ne peux
m'empêcher...
Dans la fraîcheur d’un soir
Au gré de mes errances
J’arpente sans le vouloir
Les rues de notre enfance
Sur les murs animés
Quelques fantômes qui dansent
Nos rires, nos secrets
Dans le vent qui se balancent
Dans ce jardin d’enfants
Nous refaisions le monde
En regardant passer
Les belles, brunes ou blondes
Dans ce jardin d’enfants
Je sens planer ton ombre
Malgré le poids des ans
Les rides, brunes ou blondes…
Pour Philippe
Autres regards