Les chemins de poussièrehttp://www.les-chemins-de-poussiere.com/2007-06-26T21:11:00Zover-blog.com Atom 1.0 Generatorhttp://accel6.fdata.over-blog.com/99/00/00/01/img/avatar.pnghttp://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-19277566.htmlLa cage2008-05-06T19:12:27Z2008-05-04T12:11:00ZR.L.http://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html
Dans le fond de ma cage vivent des douleurs
Des cris d'un autre âge, d’autres nuits, d’autres vies
Pactes avec le diable, depuis longtemps signés
Qui même déchirés m’ont encore poursuivi
Bouts de papier maudits, requiems envolés
Cercueils de mes amours, linceuls de mes envies
Stryges de passage qui ont griffé mon cœur
Mais ne lui ont rien pris, lui qui saignait déjà
Le jour du premier cri.
Dans le fond de ma cage brillent des couleurs
Saisons incréées de soleils et d’orages
Quelques odes à graver sur des cœurs de femme
Horizons sauvages, derniers feux à croiser
Une envie de vivre déchire mes côtes
La fureur de dire confuse mes notes
Les mots couleront et les phrases chanteront
Les spectres danseront mais n’avorteront pas
Le jour du nouveau cri.
Pour Agnès et Philippe, kinésithérapeutes qui m'ont (ré) appris à respirer.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-17016908.htmlRetour à Venise2008-02-25T00:00:08Z2008-02-24T23:57:00ZR.L.http://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html
De retour à Venise
j'ai voulu à nouveau
effleurer les boiseries
traverser les ponts
flâner sur San Marco
vide au petit matin
et je cherchais tes yeux
et je cherchais tes mains
les pigeons s'envolaient
sur la basilique
vide au petit matin
De retour à Venise
j'ai voulu à nouveau
demander au gondolier
de nous emporter
en glissant les canaux
vides au petit matin
le gondolier rayait
la surface des eaux
du contour de tes seins
sous le ciel levant
vide au petit matin
J’ai revu dans les rues
près du palais des Doges
qui brillait encore
sous la lune d'argent
ton spectre qui dansait
caressant les façades
et qui dansait encore
sous la lune d'argent
Tu m’avais tout donné sur les pierres de Venise
je les ai touchées froides et grises
et j’ai crié ton nom
De retour à Venise
j’ai appris que sans toi
ce n’est rien qu’une ville
Venise
Sans toi
Pour Sadia
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-13515029.htmlLes sanguinaires2008-01-30T11:53:56Z2007-11-06T21:08:00ZRobert Loïhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html
Là, au pied des Sanguinaires
îlots de porphyres rouge sombre
où finit la terre des hommes
j'ai senti glisser ton ombre
dans le creux de ma main
Sur l'éclat irisant les eaux pourpres
j'ai revu ces matins rouges
belle, de l'écume des nuits
tu laissais danser le monde
dans le creux de ta main
Là, au pied des Sanguinaires
commence et finit la vie d'un homme
dans le haut de tes cuisses
le creux de tes reins
le vide de ta bouche
nous faisions danser le monde
nous faisions danser le monde
Pour Alice
Texte et photo : R.L.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-13257577.htmlOh Marie...2008-07-14T11:39:02Z2007-11-06T11:05:00ZRobert Loïhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html
C’était une femme, Marie. Jamais en robe, jupe ou tailleur. Toujours en pantalons. Comme pour écraser un peu sa féminité qui débordait de
partout. Qui lui faisait peur. Presque mal. Elle était née et vivait en Corse, mais du sang de Calabre coulait dans ses veines.
Ses quarante-quatre ans avaient préservé la finesse des traits, des attaches, juste adouci des formes, généreuses, sans être excessives. Les longs cheveux noirs s’écoulaient autour d’un
visage grave de belle italienne, presque fermé. Des yeux verts et foncés. Un regard de braise avivé au soufflet. Insoutenable, même si on s'essayait à le soutenir un peu, tant il était
beau, profond, presque douloureux. Et une bouche, des lèvres.
C’était une femme, Marie. Chaque parcelle de son corps, jusqu’à la peau, une vraie promesse. Forcément des hommes avaient dû en souffrir. De ne pas avoir atteint ce paradis ou de
l’avoir perdu. Pourtant, quand elle commençait à parler, sa voix rauque ouvrait les blessures, de celles que les hommes font, sans le vouloir, sans même le savoir. Elle avait eu mal,
Marie. Mal, sans doute, de n'être aimée que pour son enveloppe, aussi belle fût-elle.
Elle aimait parler. De tout et de rien. Avec ses mots à elle. Elle n’aimait pas les gens trop légers, sans parole, ceux qui disent et qui ne font pas ; elle trouvait qu’il y en avait
trop, que ça polluait la terre. Elle les appelait les farfales, les papillons en italien. Et encore, elle trouvait le mot trop joli.
Elle aimait dire non surtout aux hommes, surtout à ceux qui la désiraient. Rendre aux uns la souffrance apportée par les autres, disait-elle. Elle s'était faite toute seule et
détestait, qu'on la prenne aux petits soins. Ceux qu'elle aurait voulus, elle n'en voulait plus.
Son île, elle l'aimait en automne, en hiver. Un peu parce qu'elle se vidait des grappes de touristes, beaucoup parce qu'elle n'aimait pas la chaleur, ni le beau temps. Elle préférait
les ciels couverts, le froid piquant, les montagnes embrumées, la mer démontée. Elle pouvait rester des heures à regarder la colère bleue. Peut-être, dans chaque paquet d'écume né de ce
fracas, brisait-elle un peu de ses propres colères.
D’elle, de son enfance, elle parlait très peu. Alors quand ça lui arrivait, on se pétrifiait. On oubliait sa beauté physique pour entrevoir celle de son âme, mais les mots, ceux qu’elle
voulait dire pour la mettre en lumière, avaient du mal à lui venir. Son regard dur la protégeait encore.
Pour l’aider, il fallait presque se taire, juste l’écouter, avec le cœur. Oublier ses propres désirs Ce n’était pas qu’une enveloppe, Marie. C'était aussi un intérieur obscur, aussi
brûlant que son sang. Juste la guider par quelques mots, sur lesquels on n’avait pas le droit de se tromper. Sentir sa gorge se nouer avec la sienne. Alors, elle commençait à parler. De
sa vie. Quelques cendres tombaient sur le regard de braise, comme des fulgurances de tendresse, qu’elle aurait voulu cacher encore, mais les larmes perçaient, coulant sur son armure qui
commençait à fondre. Et là, elle était nue.
De son enfance, elle aurait aimé d’autres souvenirs. Des parents très durs, sans être brutaux. Un père froid, distant. Une mère qui suivait. Jamais elle n’avait manqué de rien. Juste de
l’essentiel. D’amour. Qu’on ne lui en ait pas donné, ou qu’elle n’ait pas su le prendre, peu importe, ça lui manquerait toujours. Déjà une cicatrice. Ouverte à jamais.
Les longs séjours au préventorium de Luri, un vieux couvent, la plus haute demeure du Cap Corse. Au pied d'un immense rocher surplombé d'une tour, la fameuse tour de Sénèque. Des
moniteurs sévères. Les brimades, les coups qui pleuvent. Souvent. Elle ne disait rien Marie, elle rentrait sa rage, bâtissant dès son enfance une culture du refus. La haine des
hommes.
Il y eut ce moniteur, devenu une célébrité locale, dont les travaux reconnus avaient été publiés. Autour de Luri, des heures de fouilles, aussi méticuleuses qu'harassantes,
essentiellement réalisées par les gosses, permirent d'exhumer des vestiges archéologiques dignes d'intérêt. La main du moniteur avait donné plus de coups qu'elle n'avait gratté de
terre. C'était pour "l'édification culturelle des enfants", à qui il avait permis de réaliser son rêve… Comme si elle n'avait pas eu de rêves à elle, Marie, à l'âge où elle
portait encore des couettes et des petites robes bleues.
La main du moniteur avait aussi écrit quelques livres qui lui avaient fait une réputation de poète, d'humaniste… Elle n'aimait pas les livres, Marie, elle savait que la vérité ne s'y
trouve jamais, encore moins celle des hommes. Comment la contredire ?
Fiancée à dix-sept ans, mariée à dix-huit, au village de Lavesina, sans tour génoise, lui. Singularité anecdotique ou peut-être le symbole d’une union qui ne dura que trois ans. Le
temps de comprendre qu’elle n’aimait pas, que ce mariage n'avait été rien qu'une porte pour sortir de l'emprise familiale. Sa tour génoise, elle l’avait bâtie autour de sa fille,
Séréna. La seule chose de bien qu'elle avait faite dans sa vie.
Après, des hommes. Beaucoup. Des bonheurs fugaces, des déceptions. Encore. Elle ne croyait plus en rien. Ni aux hommes, ni au monde. Quand au bonheur, c’était un Père Noël, auquel elle
n’avait jamais cru. Elle avait rangé ses illusions dans un placard, depuis bien longtemps, et gardait encore des fardeaux sur les épaules. Le plus cruel d’entre eux, le sentiment de ne
pas avoir donné assez d’amour à Séréna. Du bout de mon index, j'essuyais doucement ses larmes. J'avais envie de la contredire...
Mais… elle était là, Marie, elle parlait. Je n’arrivais plus à quitter ses mots. Je ne pouvais pas. Je l’avais rencontrée, au pied de la tour génoise de Miomo, sous un crépuscule
flamboyant, deux kilomètres avant Lavesina. Près de ces roches, qui virent du vert au bleu, selon les heures du soleil.
Non, ce n'était pas une farfale Marie. Avant que je n'arrive en Corse, elle avait promis de me faire découvrir toute la beauté de son île, pas celle que des millions d'yeux viennent
voir à la belle saison, mais la vraie, sauvage, inaccessible aux pinzutti comme moi.
Elle l'a fait. Et bien plus encore, elle m'a fait découvrir sa beauté, la moins accessible, celle de son âme.
Pour Marie
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-12810191.htmlPiédestal2007-11-23T16:57:39Z2007-10-03T18:45:00ZRobert Loïhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html<img src="http://idata.over-blog.com/1/16/10/52//piedestal-4.jpg" />
Texte : Catherine P. et R.L.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-12340033.htmlQuai n°...2007-11-25T00:05:44Z2007-09-13T13:42:00ZRobert Loïhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html<img src="http://idata.over-blog.com/1/16/10/52/quai97B.jpg" />
Texte : R.L. et Catherine P.
Photo : R.L.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-12274224.htmlLe retour du boulanger2008-01-30T12:24:59Z2007-09-10T00:10:00ZRobert Loïhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html<img src="http://idata.over-blog.com/1/16/10/52/retour-du-boulanger.jpg" />
Votre Normandie natale, belle comme une carte postale, mais souvent un peu grise, vous donna un jour des
envies de Sud.
Vos rêves de jeunesse, vos désirs de soleil et sans doute un peu vos racines grecques, vous poussèrent jusque dans un petit village du Var. Petit, mais plein de soleil, riche et fier de
ses seize fontaines qui ne s’arrêtaient presque jamais. Du moins, jamais longtemps, même lors des grandes sécheresses. C'était dans les années quarante, peut-être juste après la
guerre.
Toi, tu étais boulanger. Pendant des années, tu as pétri sans relâche. Gardant jalousement le secret de tes brioches. Elles avaient l'odeur et le goût du bon beurre. Pas encore
pasteurisé ni enfermé dans l’aluminium. Juste sorti des barattes des paysans alentours et livré dans du papier blanc. La nuit, tu pensais toujours à fabriquer un peu plus de fougasses. Tu savais que les chasseurs de l'aube aimaient les glisser dans leur carnier avant des les dévorer
au petit matin. Tu les cuisais sur les grandes plaques noires. Il en reste encore des effluves, de thym, de romarin, d’olive. Odeurs envahissantes des collines. Douces réminiscences de
l’enfance.
Toi, tu étais boulangère. Tu ne pétrissais pas mais tu te levais tôt le matin, juste le temps de voir le boulanger s’endormir. Après ta toilette, tu passais une blouse. Souvent fleurie.
Puis tu allais servir le pain et toute la «boulange» de la nuit. Tu comptais et recomptais ta caisse minutieusement. Elle devait être «juste» à la fin de la
journée.
Les années passèrent ainsi.
Dans ma jeunesse mes parents achetèrent une maison juste en face de votre boulangerie, où nous passions chaque été. Une vieille maison en pierre aux murs épais, comme celles de
l’Ardèche, qui gardait beaucoup de fraîcheur. Mais nous les gosses, y restions rarement. Préférant passer nos journées à courir, jouer ou faire du vélo sous un soleil de feu. Toi la
boulangère, un peu inquiète de nous voir nous activer ainsi dans cette fournaise, avec l'inconscience de notre jeunesse, tu nous appelais, pour nous offrir des glaces.
Nous avions grandi, la maison fut vendue. Nous n'eûmes plus de vos nouvelles pour longtemps.
Je vous ai retrouvés un jour de mai deux mille six, au cours d’une ballade dans ce village de mon enfance, vingt-cinq ans plus tard. Et vous m’avez appris :
A l’âge de la retraite, l'envie vous a pris de repartir en Normandie, y couler vos vieux jours. Ce n’était pas la terre de vos ancêtres, mais c'est là-bas que vous étiez nés.
Vous avez vendu la «boutique». Dernier commerce de la rue principale du village, la rue de la République qui ne comptait pas cent mètres de long mais finissait elle aussi par une
fontaine. Et vous êtes retournés vivre sous la belle grisaille de votre enfance. Elle ne fut pas responsable du mal qui frappa le boulanger, mais rendit sa convalescence bien triste :
plusieurs attaques l’avaient affaibli. Et ses mains si sûres autrefois, ne cessaient de trembler.
La douceur du soleil et des fontaines commençait de vous manquer. Retourner dans le Var, à un âge où vous pensiez être fixés jusqu'au bout ne paraissait pas très raisonnable. La
nostalgie eut vite raison de vos hésitations. Vous avez refait les valises, les longs préparatifs méticuleux et vous êtes redescendus.
La boulangerie que vous aviez vendue était devenue une maison de village. Alors, vous avez acheté la maison voisine. C’était bien là, dans cette rue, que vous deviez finir vos jours.
Parce que vous y aviez vécu vos plus belles années.
Comme elle a dû vous manquer, là-bas en Normandie, cette Rue de la République ! Et les après-midi de soleil devant votre maison, à écouter les fontaines.
Texte et photo : R.L.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-12116522.htmlRenaître2008-06-01T14:56:38Z2007-09-01T16:22:00ZRobert LoIhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html
« - parlez-moi d'amour »".
Il ne disait rien. Ne faisait rien. Rien d’autre que d' être figé. Perdu
La chair était là. Tendre et douce si seulement il y avait goûté. Il aurait fait goûter la sienne.
Elle en avait envie.
Lui aussi. Mais lui, la chair, l’amour, il ne savait plus. Il attendait.
Depuis qu’il manquait une bulle à son champagne, il n’en buvait plus. Ça ne pétillait plus sur ses
lèvres.
« - Parlez moi encore ».
Il voulait lui dire qu’il avait peur, qu’il attendait. Mais elle se fichait bien de sa peur, de
ses attentes. Il attendait donc quoi ? Elle buvait son champagne seule. Ses lèvres humides, son regard sulfureux
« -Toujours ».
Il régnait, dans la pièce, une atmosphère lourde. Malgré les rais de soleil glissant sur leurs
corps nus en dessinant des lignes d'or. Malgré le champagne. Le chocolat fondu puis coagulé sur ses lèvres. Malgré... rien à faire. Rien à faire d’autre que l’amour.
Il avait envie. Elle le savait. Tendre la main n'est pas si facile. Elle la lui
tendait
il fallait pourtant renaître.
Enfin !
Refaire démarrer la machine à aimer ou faire bouger les chairs, il fallait faire quelque
chose
Elle n’avait rien d’autre à faire que d’écrire. Elle ne pouvait rien faire d’autre. Alors elle
écrivait. Il ne se passerait rien. Pas aujourd’hui
Déjà dans sa tête elle avait couché des phrases, s’appuyant sur les lignes d'or dessinées sur son
corps qui semblaient maintenant l'enfermer dans une prison dorée. Elle baissait la tête et transcrivait sur son petit carnet. Des mots.
II s’approcha d’elle, ses mains prenant sa taille, vola dans sa bouche le goût du champagne et du chocolat. Il
allait se passer quelque chose. Elle pencha la tête en arrière, laissa tomber le carnet, le stylo. Il se passait quelque chose. Ils allaient renaître. Enfin.
Texte : R.L. - avec des remerciements pour Catherine P. qui l'a inspiré
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-11889263.htmlLes petits points2007-12-04T01:36:25Z2007-08-20T18:12:00ZRobert Loihttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html<img src="http://idata.over-blog.com/1/16/10/52//petits-points-1.jpg" />
Un homme sur un banc, dans un parc. Les yeux fermés sur un soleil d’avril qui se faufilait entre quelques
nuages vagabonds. Il avait hâte que la brise les efface. Parce qu’à chaque fois, le soleil revenu faisait danser derrière ses paupières, des petits points rouges et noirs. Ca l’amusait
beaucoup.
Un petit train vers son enfance, quand il essayait encore de compter les petits points. De
comprendre pourquoi ils étaient là. Il savait maintenant que c’était aussi impossible qu’inutile. Il fallait juste admirer le ballet. Regarder les quelques danses que la vie nous donne à
voir. Sans savoir pourquoi elles sont là, sans compter les pas, ni les entrechats.
Les bruits de la ville, un peu lointains, lui murmuraient aux oreilles et le berçaient comme une douce
musique. Dans ce balancement, il était bien.
Il resta longtemps, plus que d’habitude, les yeux toujours fermés. Et le soleil finit de se coucher
laissant les nuages enfin seuls. Un orage éclata. Les petits points s’estompèrent avant de disparaître. Il sentait juste les gouttes claquer sur ses paupières. Il attendait encore. Il
voulait savoir.
Savoir s’il y avait autre chose après les petits points. Il n’avait jamais essayé de le faire. Dans
son enfance il n’avait jamais trouvé le temps. C’était l’occasion aujourd’hui. Cette pluie d’avril n’était pas trop froide et son temps lui appartenait maintenant, au point de ne plus
savoir comment le tuer.
L’entrée d’un théâtre au porche immense apparut derrière ses paupières toujours fermées. Ici aussi, il pleuvait, mais l’ambiance évoquait plus une fin de soirée qu’une fin d’après-midi
dans le parc. Des néons roses annonçaient le spectacle « Les petits points rouges et noirs ».
Il ne put s’empêcher d’entrer. Une dame bien coiffée, à la réception, sans âge. Les traits de son
visage racontaient ce qui se dessine lorsque les illusions sont perdues.
Les grandes portes s’ouvraient en haut des escaliers et un flot de gens commençait à descendre. Il
avait donc raté le spectacle. Ca lui paraissait injuste parce qu’il n’avait pas rouvert les yeux depuis le coucher du soleil. Il s’adressa à la dame.
« - Je viens pour les petits points rouges et noirs et il semble que le spectacle soit déjà terminé
? ».
Elle le regarda avec une sévérité bienveillante.
« - Vous ne venez pas pour les petits points, vous venez pour savoir ce qu’il y a après ?
-
Oui, je veux savoir…
- Alors il faut attendre que les spectateurs aient fini de quitter la salle, après vous monterez
l’escalier. Installez-vous dans le salon ».
Il demanda à la dame s’il pouvait attendre là, au comptoir de la réception. Elle acquiesça d’un
hochement de tête.
Il regarda les gens sortir : Il y en avait de tous âges, de toutes sortes. Il s’attarda sur ce
couple au rire encore joyeux et dont les lèvres s’effleuraient comme s’ils se parlaient en s’embrassant. Les derniers spectateurs étaient sortis. Il se tourna vers la dame, demanda d'un
regard s'il pouvait monter. Un autre hochement de tête lui fit grimper l’escalier. En haut, les grandes portes étaient toujours ouvertes.
La salle était vide. Pauvrement éclairée, juste pour ne pas trébucher en descendant les longues marches
qui menaient aux premiers sièges. La scène était noire. Il s’avança par curiosité. Vide aussi. Les lumières continuaient de faiblir. Il commençait à se demander si la dame ne s’était pas
moquée de lui. Il regagna la réception, elle n’était plus là.
« - Je dois fermer le théâtre, Monsieur »
La voix venait du fond du hall. Un vieux monsieur, à peu près de son âge.
« - Mais je suis venu pour savoir ce qu’il y avait, après le spectacle des petits points rouges et
noirs.
-
Ah…pour vous ils sont rouges et noirs. Les miens sont jaunes et blancs, comme quoi…
- Mais pourtant, l’enseigne… ».
Il comprit que le vieux monsieur n’en dirait pas plus, alors il le salua poliment et quitta le
théâtre. Dehors la pluie avait forci. Il réalisa qu’il était peu couvert, marcha à grand pas, sans savoir vers où aller.
Au premier carrefour, un groupe de cinq jeunes femmes se séparait en s’embrassant. Il se retourna vers la sortie. Le gardien était en train de fermer la porte de service d’où les jeunes
femmes étaient sans doute sorties.
A cause de la pluie, elles ne s’étaient pas attardées pour se dire au revoir. Le groupe s’était
défait en étoile. Il remarqua que toutes étaient minces, leur démarche très élégante. Une jolie manière de tenir leur parapluie.
Evidemment ! Les danseuses du ballet ! c’était elles ! Il allait les interroger et peut-être enfin
en savoir un peu plus. Instinctivement, il suivit la plus proche de lui.
Elle s’engagea dans une petite rue. Il avait peine à tenir ce pas qui n’était plus de son âge. Les
caniveaux formaient presque des lits de rivière. La danseuse, elle, les franchissait sans peine, par des sauts agiles. Dans ce ballet gracieux et triste, elle lui échappait peu à peu.
Il appela : « Mademoiselle, mademoiselle, s’il-vous-plaît… ». Elle ne se retourna pas et continua de s’enfoncer dans la nuit.
On tapait sur son épaule. Il tourna la tête et se retrouva assis sur le banc, dans le parc.
C’était le gardien, un jeune homme, qui lui parlait comme on parle aux enfants :
« - Monsieur, ça fait plus d’une heure que vous êtes endormi sur le banc. Avec cette pluie et à
votre âge, ce n’est pas très raisonnable. Vous devriez rentrer chez vous.
- Rentrer chez moi ?
- Oui, nous fermons le parc et nous devons faire sortir les dernières personnes qui s’y
trouvent ».
Il se leva péniblement, comprit qu’il était vieux, peut-être autant que le monsieur du théâtre.
Parce qu’il n’avait pas vécu. Il avait passé trop de son temps à vouloir compter les petit points rouges et noirs, chercher à savoir pourquoi ils étaient là.
Aussi impossible qu’inutile.
Il ne se raserait pas le lendemain matin. Il ne se raserait peut-être plus jamais. Trop peur des nouveaux
traits qu’il sentait se dessiner sur son visage : ceux des illusions perdues.
La couleur des petits points noirs, blancs, bleus, rouges ou autre. Propre à la lumière interne de
chacun. Dont l’éclat ne dure pas toujours.
Texte et photo : R.L.
http://www.les-chemins-de-poussiere.com/article-11660509.htmlLa racine et le fer2008-05-18T17:34:13Z2007-08-04T19:16:00ZRobert Loihttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-166112.html<img src="http://idata.over-blog.com/1/16/10/52//La-racine-et-le-fer-2.jpg" />
Tes parents gardaient les moutons dans les collines de Sardaigne, loin des villes, qu’ils ne connaissaient pas, qui leur faisaient peur. Ils
préféraient la chaleur des villages où le baroque des façades brûlées de soleil, glisse déjà vers l'Italie. Ils se sont rencontrés là, au gré des transhumances et se sont mariés dans la
pauvreté et l’amour.
Les bergeries leur semblèrent d'un coup, trop peu accueillantes pour le foyer qu'ils
voulaient construire. Ils quittèrent leurs collines natales pour s’installer en Algérie, avec dans leur coeur, quelques rêves de prospérité et de bonheur. Là-bas, leurs illusions
s’envolèrent peu à peu : ton père fut employé dans la « plus grande mine de fer du monde », la mine de Ouenza. Beaucoup de sueur pour un salaire de misère. Que pouvait faire un berger
qui n'avait plus de moutons à garder ? A part casser des cailloux à la force de ses bras ?
Ils fondèrent une grande famille, treize enfants. Un chiffre qui aurait du porter bonheur. La seule
tâche de ta mère, fut de vous élever. C'était presque trop pour cette femme minuscule, dont l'inquiétude n'est jamais parvenu à effacer la finesse des traits. Ton père, malgré la force
de son sang sarde, malgré des millions de coups de pioche au fond de la mine, n'arrivait plus à vous nourrir. Alors, vous êtes tous descendus à la mine. Toi le benjamin, tu as commencé
à travailler à douze ans, comme matelot, d'abord. Quand tes bras furent suffisamment épais, tu es descendu toi aussi à la mine. Sans te plaindre, sans dire un mot. Pas d'autre
issue.
A la fin des années cinquante, la guerre d'indépendance s'était installée, ce qui restait de la famille rejoignit la France pour s'y
établir. Vous n’étiez plus que trois dans la fratrie. La silicose avait emporté ton père depuis longtemps. Avec peut-être dans son dernier souffle une pensée à la douceur des collines.
Tous les autres étaient morts, les uns après les autres. Trop de travail, de sueur, de larmes, de souffrance, de misère, de mauvaise nourriture. Trop de nuits sur des sols en terre
battue, les uns contre les autres.
Tu as rencontré ta femme, tu t’es marié à vingt-sept ans. Tu n’avais pas beaucoup d’instruction, pour
ne pas dire, pas du tout. Tu voulais offrir une meilleure jeunesse à tes futurs enfants que celle que tu avais connue. Tu as pris des cours du soir, patiemment. Tu es devenu maçon. A
l’époque où l’on montait encore les murs au fil à plomb. Tu as continué de sacrifier ta vie, ta santé, pour les élever, les nourrir, en faire des hommes et des femmes.
Tu n’as jamais passé ton permis de conduire. Tu partais sur les chantiers, en cyclomoteur, en train, en camion. Tu ne refusais jamais un déplacement pour quelques primes. Pour que les
assiettes soient mieux garnies, pour que chacun trouve son paquet au pied de l'arbre de Noël. Tu aurais travaillé la nuit, pour ça, s’il avait
fallu.
Le frère et la sœur qui avaient accompagné ton retour en France, partirent à leur tour. Tu restes le dernier. Tu as donné la vie à
six enfants, onze petits enfants, deux arrières petits enfants. Oui, tu as fait tout ça, toi le fils de berger.
Aujourd’hui, tu portes le poids des ans, tu regardes cette longue lignée, qui avance, trébuchant parfois, mais avancera encore. Tu
as été le maçon de leur vie. Le fer de leur existence.
Merci pour eux. Ils ne pourront jamais te le rendre, mais ils savent tout ce qu’ils te
doivent.
Merci d’avoir posé sur cette photo, où tu es si beau maintenant, comme à l’époque de ton service militaire dans l’armée de l’air.
Toi qui modestement faisait tourner la tête des femmes…Toi l’une des racines du grand arbre.
Tu es toujours resté près de la Mer. Là où j’irai jeter tes cendres, comme je te l’ai promis…Moi le benjamin comme toi. Face à la mer...